Jacques Peyréga Souvenir

Portrait d'un Professeur engagé et d'un homme intègre

 

 

              Simone, Jacques et Catherine devant la maison d'Aubiet dans le Gers (1957)

 

 

A l'occasion du vingtième anniversaire de la mort de Jacques Peyréga, professeur émérite en Economie Politique à l'Université de Bordeaux, sa famille souhaite rendre hommage à l'homme qui, droit et intègre, consacra sa vie aux justes causes des peuples en lutte pour leur liberté et leur développement : Cambodge, Algérie, Martinique, Burkina Faso ... Portrait :

 

Jacques Peyréga est né le 13 février 1917 à Paris, dans une famille appartenant à la vieille bourgeoisie française. Jeune homme brillant et ambitieux, il s'engagea dans des études de sciences économiques et de droit, au terme desquelles il passa brillamment l'agrégation de Sciences Economiques en 1946 et obtint une chaire de Professeur à l'Université de Bordeaux.

 

Il est alors un des plus jeunes professeurs agrégés en France; c'est à cette époque qu'il épouse, le 13 avril 1946 à Nancy Simone Emonet, une jeune femme, secrétaire, issue d'une famille ouvrière, divorcée et mère d'un jeune garçon de 15 ans. Ce mariage, vivement contesté par sa mère qui souhaitait une alliance plus conforme à son statut social, montre déjà à quel point il sait se moquer des convenances de l'époque.

 

Sa carrière d'enseignant l'envoya, accompagné de son épouse, d'abord au Cambodge, où entre 1950 et 1954 il fonda un institut de Droit et côtoya le prince Norodom Sihanouk .

 

Puis en « Algérie française », où il fut élu doyen de la Faculté de Droit à 33 ans (devenant ainsi le plus jeune doyen de France) et créa l'institut d'Etudes Politiques, avant de devoir quitter précipitamment Alger en avril 1957 : un algérien civil avait été froidement achevé, sans raison, sous ses yeux, par un soldat français, ce qui l'avait bouleversé. Il écrivit une lettre au Ministre de la Défense pour témoigner et condamner cette exaction . La lettre fut publiée par le journal Le Monde et eut à Alger et en France un grand retentissement : menacé par l'OAS qui tente d'enlever sa fille Catherine âgée d'un an , il est contraint de rentrer en France et c'est pour lui et sa femme un exil douloureux.

 

Il est alors envoyé, entre 1958 et 1962, à Fort de France en Martinique, où il dirige  l'Institut de Droit Vizioz; là aussi, il s'engage en prenant parti pour les mouvements qui revendiquent l'autonomie des Antilles, aux côtés des leaders que sont Frantz Fanon et Aimé Césaire.

 

C'est après l'indépendance de l'Algérie , en 1963, qu'il est appelé par le gouvernement du président Ben Bella pour enseigner l'économie politique : il transforme à Alger l'Institut de préparation au affaires, crée en 1957 avec sa collaboratric mme Babillot, en Institut de la Planification, pour  former les nouvelles élites algériennes aux concepts d'autogestion et de développement coopératif. Il a l'occasion de se rendre- en 1963-1964 - dans les pays de l'Est : Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne, RDA, au titre d'échanges avec les universitaires marxistes de ces pays.

 

Après le coup d'état de Boumediene qui renverse Ben Bella, il devient de nouveau personna non grata et doit quitter une seconde fois Alger, en juillet 1965, à son grand regret.

 

Il se réinstalle alors dans son village d'origine à Aubiet dans le Gers, où il a conservé la maison paternelle, qu'il rénove pour y habiter avec sa famille. Il enseigne à Bordeaux où il a retrouvé sa chaire de professeur et où il se rend chaque semaine pour faire ses cours, au volant de la 4-chevaux ramenée d'Algérie.

 

Arrive Mai 1968 ... Il prend fait et cause pour les étudiants dont il soutient le mouvement et les revendications ... au grand dam des professeurs de la Faculté de Droit de Bordeaux, ses chers collègues ...pour qui il est de nouveau un mouton noir ! Au mois de Juin, il s'oppose à la tenue d'examens à la Faculté de la place Pey Perland ...et se fait violemment gifler par un de ses collègues. Dans cette altercation il perdra ses lunettes et surtout une partie de son acuité auditive ...mais il deviendra l'icône des étudiants bordelais contestataires.

 

C'est en 1972 que l'affaire de la gifle ressort ... complètement déformée et sortie de son contexte ...dans le livre du général Massu « la vraie bataille d' Alger ». Jacques Peyréga intente alors à Bordeaux un procès en diffamation contre Massu; défendu par Me Roland Dumas, il gagne ce procès et obtient le retrait des trois pages diffamatoires du livre ainsi que des dommages et intérêts.

 

C'est alors que sa fille unique, Catherine, épouse un étudiant voltaïque, Gilbert Somé, avec qui elle aura deux enfants Sokir né en 1978 et Lila née en 1980. Ne se résignant pas à la voir partir au loin, puisque le jeune couple a décidé de s'installer « au pays », il remue des montagnes pour obtenir début 1979 un poste de professeur coopérant à l'Université de Ouagadougou. La Haute Volta devient Burkina Faso après le coup d'état du capitaine Sankara, événement que sa fille Catherine avait pressenti, dans sa thèse de doctorat sur la sociologie des coups d'état militaires en Afrique de l'Ouest.

 

Jacques Peyréga consacre les dernières années de sa vie au « Pays des Hommes Intègres » (c'est ce que signifie Burkina Faso) : à l'Université de Ouagadougou, il crée un des tout premiers DEA (Diplôme d'Etudes Approfondies – IIIème cycle) d'Afrique de l'Ouest et se consacre à l'étude des transports comme moyen de désenclavement et de développement. Agé de 70 ans, « touché » par l'âge de la retraite, il ne se résout pas à se reposer après une vie bien remplie : il obtient un contrat de Volontaire des Nations Unies et crapahute en 4x4 sur les pistes, avec sa femme Simone, pour réaliser l'étude du projet de chemin de fer entre Ouagadougou et Kaya, destiné à désenclaver le Nord-Est du pays. En reconnaissance de ses travaux et de sa participation active à la formation des étudiants en Economie, la bibliothèque universitaire de Ouagadougou porte le nom de Jacques Peyréga, tandis que l'un de ses portraits, peint par un ami Burkinabé, trône à l'entrée des lieux, en hommage à un homme d'action et de parole.

 

C'est à Ouagadougou qu'il ressent les premiers symptômes d'un cancer qui l'oblige à rentrer en France en juin 1987. Il s'éteindra à Bordeaux le 23 Avril 1988, fidèlement soutenu par Simone qui a voulu qu'il finisse ses jours chez lui, entouré des siens, et non à l'hôpital. Simone ne lui survivra que cinq ans avant d'être emportée à son tour par un cancer le 5 décembre 1993.

 

Jacques Peyréga était un homme grand, à l'allure charismatique et au regard enjoué. D'un naturel débonnaire, il aimait profiter de la vie et de ses plaisirs, aller à la rencontre de personnes de différentes cultures et d'horizons divers. Simple, son attitude était franche et sincère. Il lia de solides amitiés partout où il séjourna, notamment en terre algérienne et africaine.

 

A travers ses pérégrinations et son statut de professeur, il mit en exergue la capacité des peuples à se développer par eux-mêmes et à améliorer leurs conditions de vie. Epris de liberté et indigné par la capitulation du Maréchal Pétain, il s'engagea en 1944 dans les Forces Françaises de l'Intérieur, alors qu'il était à peine âgé de 27 ans. Pétri d'idéalisme et d'humanisme, il adhéra très tôt au Parti Communiste et lui resta fidèle jusqu'à la fin de ses jours.

 

Engagé, militant et passionné, Jacques Peyréga disposait d'une grandeur d'âme certaine et prôna toute sa vie l'égalité entre les hommes, au-delà de leurs conditions sociales et économiques et quelles que soient leur culture, leur confession religieuse ou leur appartenance politique.

 

Son mariage avec Simone, connue à l'âge de 30 ans, avec qui il a traversé toutes les épreuves et toutes les joies, aura été un des grands bonheurs de sa vie. Il sut aussi se faire aimer de façon indéfectible par Roland, le fils de Simone, qui vécut toujours auprès d'eux et à qui il donna la possibilité de faire des études de musique et de menuiserie.

 

Aujourd'hui encore, son souvenir perdure, dispersé à travers le monde ; il est toujours présent dans l'esprit de nombre de ses collaborateurs, de ses collègues professeurs et de ses amis ; il est toujours vivant dans le cœur de sa fille Catherine et de ses petits enfants Sokir et Lila, mais aussi de Florette et Lara, bien qu'il n'ait pas eu le bonheur de connaître celles-ci, nées après son décès.

 

Une plaque commémorative portant l'inscription « souvenir burkinabè », orne sa tombe dans le village d'Aubiet (Gers) dont il était originaire, et atteste de cet indéfectible sentiment d'amitié et de respect, qui le liait aux hommes du Burkina Faso , la dernière terre pour laquelle il s'engagea, corps et âme, celle « des Hommes Intègres » .

 



18/06/2008
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